Comme l’écrivait Alphonse Allais : « Il faudrait construire les villes à la campagne » !
Miki, ville de forgerons
C’est un peu le cas de Miki, ville tranquille, bien à l’abri de la rumeur de Kobe, séparée d’elle par la montagne Rokko. Pour y accéder, en venant d’Osaka, il faut d’ailleurs passer sous la montagne. Miki a deux grandes spécialités : un riz réputé, apprécié des producteurs de sake, et un artisanat majoritairement tourné vers la taillanderie et la coutellerie de cuisine.
En 1578, Hideyoshi Hashiba attaque le château de Miki, pour le compte du Shogun et, après 22 mois de siège, défait le Daimyo Nagaharu Bessho. Celui-ci et toute sa famille se font seppuku. La ville de Miki fut en grande partie détruite et cette bataille fut l’acte fondateur de son expansion : de nombreux artisans charpentiers et forgerons furent appelés pour rebâtir la cité et ils s’y fixèrent. La voisine Kobe demandait de plus en plus de riz, et les riziculteurs, de plus en plus d’outils… La réputation des taillandiers de Miki se répandit dans tout l’empire.
Garants de la tradition, les artisans de Miki organisent, le premier dimanche de chaque mois, des démonstrations publiques de leur savoir-faire, et le deuxième dimanche de février est construit un tatara au temple Kanamono, d’où est extraite une loupe de tamahagane.
Parmi ces artisans, dont les produits sont largement exportés dans le monde entier, figurent les taillandiers Hisanori et Hiroumi Ikeuchi, ainsi que Yasuaki Nagaike (Mikisho Hamono).
Le kiridashi (切り出し), petit couteau utilitaire
Le kiridashi (切り出し) est un petit couteau utilitaire traditionnel japonais dont l’histoire et la conception remontent à plusieurs siècles.
Le mot vient du verbe japonais kiridasu (entailler, couper ou commencer une découpe). Il se présente généralement sous la forme d’une lame fixe forgée à un seul biseau, ainsi que d’un tranchant rapporté en acier inspiré des techniques de forge des sabres japonais.
Kiridashi et kogatana sont utilisés par les ébénistes et les menuisiers comme outil de traçage de précision, pour la sculpture, les incrustations ou la découpe du placage. Ils servent aussi à couper nettement le papier ou le carton sans plier la matière, à tailler les crayons ou des cordelettes, ou encore à réaliser des greffes en jardinage.
Le manche traditionnel en bois, ou la soie nue parfois entourée de cordelette (cuir, rotin), a évolué vers des formats minimalistes très appréciés en coutellerie artisanale. Universels, ils demeurent des symboles d’efficacité, de minimalisme et d’excellence de la forge japonaise.
Hisanori Ikeuchi : profession taillandier
Ikeuchi San est un homme d’une soixantaine d’années qui conduit gaillardement son entreprise, créée par son père Shozo Ikeuchi. Son frère Hirokazu et son fils Hiroumi travaillent avec lui à l’atelier, tandis que sa belle-fille et sa nièce assurent la finition et l’emballage.
L’entreprise Ikeuchi produit essentiellement des kiridashi-kogatana, ainsi que des couteaux de cuisine d’un excellent rapport qualité-prix, pour les poissonniers (petit sashimi, ajikiri et couteaux à anguille – unagi hocho). Leurs lames en finition martelée, dont certaines sont recouvertes partiellement de cuivre, sont fort connues au Japon et hors de ses frontières. Ikeuchi forge également toutes les lames des higo naifu Miyamoto (la ville de Miki est la patrie de l’higonokami que Motosuke Nagao a largement contribué à faire connaître dans le monde entier. Il vit et produit encore à Miki).
Le mot d’ordre de l’artisan japonais est « travailler bien et vite » et le pire que l’on pourrait dire du travail d’un shokunin (artisan) serait qu’il travaille lentement. Le travail, chez Ikeuchi, est cependant tout ce qu’il y a d’artisanal : pas de découpe, pas de machines sophistiquées, mais simplement un grand savoir-faire qui se ressent même pour les produits les plus usuels et bon marché de leur gamme.
De l’acier composite à la lame : la forge pas à pas
Jugez-en, au travers des images qui illustrent cet article et montrent en particulier les gestes simples et précis qui président à la fabrication de deux kiridashi (car ils se fabriquent par paire) en acier composite deux couches (acier doux et aogami).
Les manches : du bois brut à l’assemblage
Chez Ikeuchi, finition et emballage sont assurés par la belle-fille et la nièce de Hisanori : une affaire de famille, de la forge à l’étui.
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À propos de l'auteur
François-Xavier Salle a dirigé pendant une vingtaine d'années le magazine La Passion des Couteaux, ce qui l'a conduit à parcourir le monde à la rencontre des meilleurs couteliers. Ses nombreux voyages au Japon, terre de prédilection pour la coutellerie, lui ont permis de nouer des liens durables avec les plus grands artisans forgerons du pays, dont la famille Nagao, qu'il fréquente depuis plus de vingt ans. C'est cette passion qui l'a conduit à fonder couteauxjapon.fr, afin de faire connaître en France et en Europe le travail de ces artisans japonais. Il est également l'auteur de deux ouvrages de référence, « Des Couteaux et des Hommes » (Éditions Grund) et « Grands maîtres du couteau » (Éditions L'Imprévu, 2022), qui rendent hommage à près de 50 couteliers contemporains du monde entier.
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