L'higonokami, emblématique couteau pliant du Japon

À propos de l'auteur

François-Xavier Salle a dirigé pendant une vingtaine d'années le magazine La Passion des Couteaux, ce qui l'a conduit à parcourir le monde à la rencontre des meilleurs couteliers. Ses nombreux voyages au Japon, terre de prédilection pour la coutellerie, lui ont permis de nouer des liens durables avec les plus grands artisans forgerons du pays, dont la famille Nagao, qu'il fréquente depuis plus de vingt ans. C'est cette passion qui l'a conduit à fonder couteauxjapon.fr, afin de faire connaître en France et en Europe le travail de ces artisans japonais. Il est également l'auteur de deux ouvrages de référence, « Des Couteaux et des Hommes » (Éditions Grund) et « Grands maîtres du couteau » (Éditions L'Imprévu, 2022), qui rendent hommage à près de 50 couteliers contemporains du monde entier.

L'higonokami, emblématique couteau pliant du Japon

Par Francois-Xavier Salle

Photos Yuka Komatsu et FX Salle

L'histoire de l'higonokami, ce petit couteau à la fois dépouillé à l'extrême et héritier de la tradition métallurgique japonaise est liée à celle de la famille Nagao à laquelle on doit sa naissance, au début de l'ère Meiji, dans la deuxième moitié du XIXe siècle à la fin de l'ère d'Edo (au Japon c'est le règne des empereurs qui identifie les époques) quand l'ancêtre Komatarou Nagao fonde à Miki, une ville proche de Kobe, dans la partie Ouest de l'île d'Honshu, un atelier qu'il nommera « Kane Koma » (qui signifie « Komatarou le forgeron »).

La ville de Miki est une petite cité agricole riche en taillandiers et en forgerons.

A cette époque, de nombreux forgerons japonais cherchaient de nouveaux débouchés, le port du sabre étant désormais interdit aux samouraïs, dont l'existence même était compromise. Mais tout ce savoir-faire accumulé au fil des siècles allait servir la cause d'une nouvelle coutellerie, notamment dans le domaine de la cuisine. Et l'higonokami, aussi sobre qu'il puisse paraître, en est également issu, avec sa lame en sanmai (acier composite à trois couches). Il fut vraisemblablement inspiré d'un couteau de marin occidental, descendu d'un des nombreux navires marchands, croisant dans la baie d'Osaka ...

L'entreprise KaneKoma

Ce tout premier « higo », était vraisemblablement un couteau hybride, à lame occidentale, montée entre les deux extrémités d'une tôle pliée longitudinalement, comme j'ai pu en découvrir derrière les vitrines du musée de l'outil de Miki, bien fruste et tout rouillé, qui correspond assez bien à l'idée que je me faisais de ce premier canif, rapporté par un quincailler de Miki du nom de Tasaburo Shigematsu et qui le confia à Shigeji Nagao. Shigematsu et la famille Nagao déposèrent le pliant sous le nom d'Higo no Kami, le « Seigneur de Higo », le titre d'un puissant samouraï de la région, histoire de lui donner une valeur ajoutée.

D'abord plié longitudinalement, le petit fermant était assez fragile avec son manche en tôle, puis en laiton. L'idée vint à Shigeji Nagao de le rendre plus rigide en pliant le manche dans la largeur de la tôle. Puis la lame évolua, de la forme en feuille de bambou à celle actuelle. Cependant, selon son petit-fils Motosuke Nagao (né en 1933), ce premier couteau pensé et réalisé par son ancêtre était déjà muni de la forme de lame qu'on lui connaît aujourd'hui (celle d'un couteau traditionnel à lame fixe de sa région).

L'higonokami connut ses « 30 glorieuses », entre les deux guerres mondiales, pendant lesquelles la scolarisation de tous les enfants du Japon se généralisa (l'higonokami était le couteau que tout écolier devait avoir dans sa trousse où il faisait office de taille-crayon) et continua d'exister durant la seconde, mais dans des matériaux plus pauvres, à cause des restrictions. Après sa défaite militaire, le Japon connut une embellie économique magistrale et le petit couteau en profita, comme toutes les activités artisanales et industrielles du Japon, promu au rang de grande puissance mondiale.

Le petit musée de l'outil de Miki est une véritable mine d'informations sur les taillandiers de la ville qui en a compté plus de 50, officiant en même temps dans tous les quartiers de la ville. En 1960, funeste année, le port du couteau fut banni, suite à l'assassinat d'un membre du parti socialiste japonais (Inejiro Asanuma), par un jeune militant d'extrême droite, en direct sur la principale chaîne de télévision japonaise. L'higonokami, présent dans toutes les trousses des écoliers japonais, fut alors voué aux gémonies et faillit bien disparaître. Comme le soulignait Motosuke Nagao : « Parmi les artisans de Miki, ceux qui ne dépendaient que de ce couteau, disparurent et notre famille ne dut sa survie qu'au fait qu'elle fabriquait également des scalpels très appréciés par les chirurgiens ».

Ainsi, le taille-crayon remplaça l'higonokami, qui néanmoins perdura grâce à l'attachement du peuple japonais pour cet emblème culturel national et plus tard à un véritable engouement de la part des acheteurs occidentaux.

Motosuke Nagao reprit les rênes de l'entreprise en 1955. Il travailla jusqu'à son décès en 2015, à l'âge de 83 ans.

L'entreprise aujourd'hui

Mitsuo Nagao, le fils de Motosuke, représente la cinquième génération, il est né en 1966.

L'entreprise KaneKoma a emménagé dans de nouveaux locaux, beaucoup plus modernes et accessibles. Avec plus de machines, de personnel et une meilleure organisation du travail ; afin de faire face à de nombreuses commandes dans le monde entier. Elle demeure une entreprise artisanale équipée de machines plus modernes mais classiques : pas de commande numérique, ni d'automatisation forcenée...

Mituo Nagao a pour projet de créer un modèle nouveau chaque année.

Le modèle phare et emblématique demeure l'Aogami Warikomi, à manche en laiton plié (100 mm) et lame en sanmai (composite Blue Paper Steel et acier doux).
KaneKoma produit dix-huit mille couteaux par mois et emploie seize personnes en tout. 70 % de la production de l'entreprise est actuellement exportée et les délais de livraison sont assez longs...
Son fils Haruki (né en 1999) vient d'intégrer l'entreprise.

Depuis plusieurs mois, Nagao San est en guerre contre une entreprise chinoise agissant particulièrement pour le compte de Böker Solingen, en copiant ses higonokami, allant jusqu'à reproduire de façon éhontée l'intégralité des marquages déposés par Kanekoma. Après plusieurs échanges de courrier, ils ont été en partie modifiés, mais l'affaire n'est pas claire et le nom « Higonokami », qui est déposé par Kanekoma depuis des lustres, continue d'être utilisé par Böker.

En France les higonokami Nagao sont largement distribués par Beligné & Fils et une grande variété est proposée par le site couteauxjapon.fr.

Légendes des photos

1 -- De gauche à droite, Motosuke Nagao, FX Salle et Mituo Nagao, devant l'ancien atelier KaneKoma, en 2002.

2 -- Automatisation des emboutissages des manches et des lames d'higonokami.

3 -- Emouturage d'une lame à la meule à eau horizontale.

4 -- Motosuke Nagao forgeant une lame de Kiridashi à l'âge de 80 ans.

5 -- Mituo Nagao effectuant la trempe d'une lame.

6 -- Mise en forme à la forge du levier de la lame.

7 - Les modèle phares de KaneKoma : Warikomi, à manche en laiton plié et lame en sanmai.

8 -- De haut en bas : reproduction du modèle originel (Tateori), modèle Katana, Kiridashi et VG10.

9 -- Modèles récents à lame en sanmai damas/VG10 : fermant de cuisine et modèle « Wave » à manche en amboine.

10 -- Mituo Nagao et FXS devant la nouvelle usine KaneKoma, en 2023. Les cheveux ont blanchi...

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François-Xavier Salle

François-Xavier Salle a dirigé pendant une vingtaine d'années le magazine La Passion des Couteaux, ce qui l'a conduit à parcourir le monde à la rencontre des meilleurs couteliers. Ses nombreux voyages au Japon, terre de prédilection pour la coutellerie, lui ont permis de nouer des liens durables avec les plus grands artisans forgerons du pays, dont la famille Nagao, qu'il fréquente depuis plus de vingt ans. C'est cette passion qui l'a conduit à fonder couteauxjapon.fr, afin de faire connaître en France et en Europe le travail de ces artisans japonais. Il est également l'auteur de deux ouvrages de référence, "Des Couteaux et des Hommes" (Éditions Grund) et "Grands maîtres du couteau" (Éditions L'Imprévu, 2022), qui rendent hommage à près de 50 couteliers contemporains du monde entier.

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